Un modèle de développement et d'émancipation des jeunes

 

En janvier et mars de cette année, j’ai effectué deux missions en Turquie à la demande d’une ONG genevoise avec laquelle je travaille régulièrement, le RET (Refugee Education Trust).

 

Un programme éducatif en faveur des jeunes réfugiés syriens

 

Près de 3,3 millions de réfugiés syriens bénéficient d'une protection temporaire en Turquie, dont plus de 1,4 million d'enfants et de jeunes. On notera combien ces chiffres prouvent la générosité du peuple turc vis-à-vis de leurs voisins syriens par contraste avec l’ensemble des pays européens qui vivent dans la peur d’être envahis par les réfugiés.

 

Le RET développe au sud-est de la Turquie, non loin de la frontière syrienne, un programme éducatif à l’intention des jeunes réfugiés syriens. Ce programme vise à répondre aux besoins des enfants et des jeunes les plus vulnérables par le biais de services et d'interventions d'éducation et de protection appropriés. Il est conçu pour répondre à l'objectif général suivant : "Améliorer les perspectives de vie et accroître la résilience des enfants et des jeunes réfugiés et de la communauté d'accueil qui sont affectés par la crise syrienne en Turquie". 

 

Le programme est mis en oeuvre  dans 4 centres éducatifs situés dans les provinces de Şanliurfa et de Mardin,  où la concentration de réfugiés syriens est la plus élevée du pays : 400'000 à Şanliurfa (17.5% de la population locale totale) et 93'000 à Mardin (10.9% de la population locale totale).

 

Les centres offrent aux jeunes 4 activités principales :

  1. Activités récréatives et psychosociales
  2. Apprentissage des compétences pour la vie (communication, résolution de problème, affirmation de soi, raisonnement critique, coopération, etc.)
  3. Activités de sensibilisation et de cohésion sociale pour prendre conscience des problèmes affectant la communauté
  4. Projets d'action sociale

Au travers des évaluations de ces activités, des meilleures pratiques développées sur le terrain et des leçons apprises, le thème de l’autonomisation des jeunes est apparu. 

En effet, des jeunes ayant participé aux activités des centres, ont été sélectionnés et formés pour jouer un rôle d’animateur socio-éducatif auprès des autres jeunes. Leur rôle est de préparer et d’animer des activités destinées à sensibiliser les jeunes sur les questions sociales, leur permettre d’acquérir des compétences pour la vie et de concevoir et mettre en oeuvre des petits projets d'action sociale dans la communauté.

 

Le RET m’avait demandé d’analyser la pratique des centres d’activités de manière à faire émerger un modèle d’autonomisation des jeunes qui pourrait être théorisé et répliqué.

 

Il est important de noter que les équipes d’animation des centres sont composées de salariés et de volontaires turcs et syriens qui travaillent dans le meilleur esprit de compréhension mutuelle et de coopération.

 

Empowerment et autonomisation

 

A ce point de mon récit, il est nécessaire de clarifier ce qu’on entend par “autonomisation“ des jeunes. Ce terme est la traduction du concept anglophone d’empowerment. Empowerment est construit  à partir du mot power (pouvoir). Il s’agit de donner du pouvoir à une personne ou de l’amener à prendre conscience qu’elle a un pouvoir. Ce sens n’est pas traduit correctement par le terme “autonomisation”.

 

Les chercheurs anglophones définissent le terme enpowerment au niveau individuel et au niveau collectif. 

  • Au niveau individuel, l'autonomisation psychologique (psychological empowerment) se focalise sur le renforcement des capacités individuelles, en particulier le contrôle de soi, une approche proactive de la vie et une compréhension critique de l'environnement sociopolitique dans lequel on vit (Zimmerman, 1995 ; Zimmerman, 2000).
  • Au niveau collectif, (collective empowerment) l’autonomisation concerne les familles, les organisations et les communautés. Elle implique des processus et des structures qui améliorent les compétences des membres, leur fournissent le soutien mutuel nécessaire pour effectuer des changements, améliorer leur bien-être collectif et renforcer les réseaux et les liens intra et inter-organisationnels pour améliorer ou maintenir la qualité de la vie communautaire.

Comment en est-on venu à utiliser le concept d'empowerment dans les programmes éducatifs ? 

  • Historiquement, l'une des principales fonctions des programmes destinés aux jeunes était la réadaptation ou le contrôle (p. ex., tenir les jeunes à l'écart de la rue).
  • Plus récemment, les perspectives du développement positif des jeunes ont été développées pour mettre l'accent sur l'autonomisation des jeunes. Il ne s’agit plus de réadapter les jeunes ou de corriger leurs problèmes de comportement mais de favoriser un développement positif des jeunes et le renforcement de leurs capacités par le biais d'activités de participation au bien-être et au développement de la communauté. Autrement dit, les jeunes ne sont plus considérés, à priori, comme des sources de problèmes, mais comme des contributeurs qui possèdent des atouts et qui pourront développer leurs compétences afin d’apporter une contribution positive à la communauté.

Au lieu de confiner les jeunes dans un statut de mineur qui doivent être protégés et mis à l’écart de la vie réelle en attendant qu’ils se forment et acquièrent plus de maturité, on fait le pari qu’en en leur donnant voix au chapitre et des opportunités pour contribuer au bien-être de la communauté, ils vont devenir plus responsables et acquérir des compétences nouvelles.

 

Trois optiques possibles dans le travail avec les jeunes

 

L’UNICEF utilise une image qui permet de bien situer les différentes attitudes possibles à l’égard des jeunes. On peut les considérer à travers trois perspectives ou optiques différentes :

  • Optique 1 : les jeunes sont considérés comme un groupe cible. On travaille POUR les jeunes en les percevant comme des bénéficiaires.
  • Optique 2 : les jeunes sont considérés comme des collaborateurs. On s’engage AVEC les jeunes en les percevant comme des partenaires.
  • Optique 3 : les jeunes sont considéré comme des initiateurs. Ils sont capables d’initiative. On apporte un soutien aux jeunes en leur donnant un statut et des responsabilités de leaders.

Evidemment, chacune des optiques implique des pratiques participatives différentes. Dans l’optique 1, la participation des jeunes aux processus de décision est limitée. Ils sont tout au plus consultés.

Dans l’optique 2, on leur accorde la possibilité de participer aux décisions. On accepte de partager le pouvoir avec eux.

Dans l’optique 3, ce sont les jeunes qui prennent l’initiative et les décisions. Les adultes jouent seulement un rôle de soutien et de conseil.

 

 

Comment répondre au besoins des jeunes ?

 

En analysant les pratiques des équipes d’animation dans les 4 centres, je constatais que les jeunes étaient généralement considérés comme des bénéficiaires. Certains d’entre eux avaient été sélectionnés pour être des partenaires, intégrés dans les équipes d’animation. Mais, comme les adultes,  ils s’adressaient aux autres jeunes en les considérant comme des bénéficiaires. On consultait les jeunes, on tenait compte le mieux possible de leurs avis, mais on ne les faisaient pas vraiment participer aux décisions. Les jeunes étaient invités à “consommer“ les activités proposées par les centres, en passant de l’une à l’autre sans aucune logique interactive.  Ainsi certains jeunes s’inscrivaient aux activités récréatives, puis passaient aux ateliers d’acquisition de compétences pour la vie. Certains autres s’engageaient dans des activités de service de la communauté préparées et planifiées par les animateurs adultes sans qu’on ait bien pris conscience des avantages que l’acquisition des compétences pour la vie pourrait leur apporter dans ce type d’action. Il n’y avait donc pas d’interaction ni de logique éducative entre les différentes activités proposées.

 

En travaillant avec les équipes éducatives, je les aidais à prendre conscience de cette situation. On analysa ensemble les besoins des jeunes, surtout au moment de l’adolescence et sur la façon dont la participation des jeunes aux activités et aux prises de décision apportait des réponses à ces besoins.

 

  • Les jeunes étaient à la recherche d’une identité stable. Ils souhaitaient obtenir de nouveaux rôles ayant un véritable sens vis à vis de la communauté. 
  • La participation régulière aux activités proposées par les centres leur permettaient de recevoir des encouragements positifs, une reconnaissance de leurs capacités. A travers ces activités, ils pouvaient acquérir des compétences nouvelles et développer des liens sociaux avec d’autres jeunes et des adultes qui représentaient pour eux des modèles positifs.
  • Il en résultait, pour les jeunes, des bénéfices réels en termes de développement personnel : voir leurs capacités reconnues par les autres, éprouver le sentiment d’une efficacité personnelle, développer une meilleure estime de soi, acquérir une identité positive. 

Emanciper les jeunes à travers une nouvelle stratégie éducative

 

Les animateurs prirent conscience des liens entre autonomisation des jeunes et développement personnel. En réfléchissant, à partir de là, sur leur pratique, ils découvrirent la nécessité d’élaborer un nouveau mode de fonctionnement des centres pour intensifier les possibilités de développement des jeunes. 

 

Une certitude apparut : les différentes activités devaient se succéder dans un ordre précis pour permettre un effet éducatif cumulatif de l'une à l'autre. Par exemple, si, dans un centre, des jeunes s’inscrivaient directement à l'activité "Projet d'action sociale", sans avoir suivi auparavant l'activité "Modules de cohésion sociale", qui vise à les faire réfléchir sur les problèmes affectant leur communauté, ils risquaient de proposer des idées de projets qui n'étaient que de simples activités récréatives : "Faire une activité de plein air, aller camper, etc. 

Si l'on permet aux jeunes de s'inscrire aux différentes activités dans n'importe quel ordre, sans lien d'une activité à l'autre et sans ordre logique entre elles, il n'y a pas d'effet cumulatif d'une activité à l'autre et l’impact éducatif est limité. De plus, les jeunes se contentent de “consommer“ les activités, en fonction de l'impulsion du moment, sans être réellement impliqués. 

 

Les équipes éducatives proposèrent alors d'organiser et de proposer les activités dans un cycle spécifique d'autonomisation des jeunes pour permettre un effet éducatif cumulatif :

  1. La première phase du cycle, ce sont les activités récréatives. Elles permettent d'accueillir les jeunes dans un environnement accueillant et sécurisant. Ils prennent confiance, apprennent à se connaître et forment progressivement un véritable groupe. Pendant cette période, les formateurs et les éducateurs peuvent observer les jeunes, noter leurs intérêts, remarquer les affinités qui se forment et identifier ceux qui sont prêts à agir comme mentors et chefs d'équipe pour organiser et structurer le groupe.
  2. On peut alors proposer au groupe ainsi constitué de s'engager dans des activités de formation : des modules de compétences pour la vie pour acquérir les capacités d'une réelle participation et des modules de cohésion sociale pour prendre conscience des problèmes et des besoins de la communauté.
  3. Les jeunes sont alors en mesure de construire ensemble un projet d'action sociale, planifier les activités pour le mener à bien, décider des règles collectives pour organiser le travail commun et partager les rôles nécessaires à la mise en œuvre du projet. Un partage équitable du pouvoir s’établit entre les adultes et les jeunes. Un réel partenariat adultes-jeunes se met en place.
  4. A la fin du cycle, les progrès réalisés par les jeunes, les compétences qu'ils ont acquises, sont reconnus. Par exemple, un certificat de Jeune Citoyen attestant des compétences acquises par les jeunes et de leur engagement au service de la communauté.

Un modèle d’autonomisation des jeunes émerge. Il correspond dans ses grandes lignes au modèle d’autonomisation critique des jeunes (Critical Youth Empowerment Model) proposé par Louise B. Jennings (2006). En effet, cette chercheuse américaine identifie 6 éléments clés pour l'autonomisation des jeunes :

  1. Un environnement accueillant et sûr ; 
  2. Une participation et un engagement des jeunes signifiants ; 
  3. Un partage équitable du pouvoir entre jeunes et adultes ; 
  4. Un engagement dans une réflexion critique sur les processus interpersonnels et sociaux ; 
  5. La participation aux processus sociaux pour susciter le changement et l’autonomisation individuelle et collective.

J'ai mis au point un programme de formation des animateurs adultes à la mise en oeuvre de ce modèle. Le RET l'utilisera pour répliquer le modèle dans d'autres régions du monde afin d'améliorer la qualité et l'impact de son programme éducatif en faveur des jeunes réfugiés. 

 

Cette expérience m'a amené à rechercher un autre terme que celui d'autonomisation pour traduire le mot anglais empowerment. Il ne s’agit pas seulement de rendre les jeunes plus autonomes, plus individualistes. Il s’agit de leur faire prendre conscience du pouvoir qui est en eux de prendre en mains leur propre vie et de contribuer au bien-être de leur communauté en tant que citoyens actifs et responsables.

 

Le mot émancipation n'est venu à l'esprit. Il est issu de l’expression latine “manu capere“ qui signifie “prendre par la main“. Une personne, qui n’est pas en mesure de se prendre en charge doit être prise par la main pour être guidée. Si l’on ajoute à manu capere le préfixe privatif “e”, on obtient é-manciper. Celui qui est émancipé a le pouvoir et la capacité de se prendre en charge. Ce terme était employé à propos des esclaves : l’esclave émancipé devenait un citoyen libre. De même, le jeune émancipé a pris conscience de son pouvoir ; Il a acquis la motivation et les compétences pour prendre sa place dans la société et y apporter une contribution positive. Le but ultime de l'éducation est bien l'émancipation.

 

Dominique Bénard

 

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